«وَكَانَ فَضْلُ اللَّهِ عَلَيْكَ عَظِيمًا»

Pourquoi cet écart entre le discours politique et les politiques sanitaires

Il nous semble capital de remarquer que la sémiotique est devenue le lieu principal de la conjonction de certaines valeurs thématiques au sein de la narration politique et sanitaire, ce qui pousse les acteurs politiques à prendre en considération l'écart entre ces deux activités narratives. Une telle approche sémio-critique du discours politique tend vers un seul but : savoir comment la productionmédiatisée est envisagée dans le cadre des objectifs de la stratégie de l'immunité collective. Ce traitement médiatiquedu coronavirus mené dans ces trois pays consiste essentiellement à atteindre une immunité collective à court terme, négligeant ainsi l'avenir sanitaire.

Le Royaume-Uni, où le nombre de 75.000 décès fut dépassé en janvier 2021, est l'un des pays d'Europe les plus touchés par la pandémie de Covid-19. Pour thématiser le risque de l'avenir sanitaire lié au coronavirus, le locuteur anglais M. Johnson, brandit la figure de la peur[1] d'une contamination par le virus pour imposer son vouloir dire et pour déclarer aux destinataires le principe suivant : «chacun doit s'attendre à la perte précoce d'êtres aimés. »[2] La douleur provoquée par la perte d'un proche correspond à un vécu émotionnel influencé par le chagrin qui accompagne cette perte significative. La force illocutoire de « l'objet-perte » n'a de sens que si elle installe l'horrible réalité du voyage définitif sans retour due « à la perte précoce d'êtres aimés. » Le statut discursif de ce discours mettant en scène un vouloir dire médiatisé semble bien confirmer que l'énoncé déclaratif : «la perte précoce d'êtres aimés » a pour fin de propager « l'objet-peur » dans le temps et dans l'espace. « Il s'agit bien de tableau, parce que le discours semble pris ici comme une scène organisant un monde, un cadre spatio-temporel pour des acteurs » (Panier, 1993)

L'effet suggestif qui se dégage de l'emploi de « l'objet-perte » permet de constater que le locuteur exploite le maximum des possibilités qu'offre sa stratégie qui tend à se concentrer sur le thème de la mort. Ce qui a pour effet de mettre en évidence des figures relevant du sentiment d'impuissance face à une crise sanitaire très mal vécue par les destinataires. Il apparaît alors que l'expression de ce sentiment d'impuissance symbolise nécessairement le caractère inévitable de la mort. « Puisque la mort est inévitable, oublions-la »[3], n'est-ce pas un désire impossible ? La mort promise aux destinataires, mais aussi au destinateur, n'est que le pire des pièges tendu par le locuteur qui laisse entendre le prix qu'il faudra payer, là où la présence de la mort de notre présent non durable se conjuguant avec la perte de l'avenir durable.[4] Le passage d'un premier état de la mort du présent à un second état de la perte de l'avenir durable est un indice qui permet de voir à quel point l'avenir des destinataires se dessine sous les plus mauvais auspices, en même temps que s'impose l'idée de l'inconnu de notre destin. C'est à partir de cette dichotomie mort du présent / perte de l'avenir durable que la crise sanitaire ne doit cependant pas nous faire oublier notre histoire, notre statut d'être humain et la notion de personne humaine théoriquement protégée, non des virus, mais des autres acteurs politique par la Charte des Droits de l'Homme.[5]

Face à l'avenir inconnu qui est censé peser sur la Suède, le premier ministre suédois Stefan Löfven donne les grandes lignes directrices de la politique de son gouvernement :

« Il y aura quelques moments cruciaux dans la vie où vous devrez faire des sacrifices non seulement pour vous- même, mais aussi pour assumer la responsabilité de votre environnement, de votre peuple et de notre pays. »[6]

Sur le plan de l'expression, le syntagme « moments cruciaux» dans l'énoncé « il y aura quelques moments cruciaux dans la vie » appartient au registre temporel précis et marque la volonté du locuteur d'inscrire sa déclaration dans ce cadre temporel. Derrière cette figure, il est question de l'avenir inconnu et non durable qui constitue un exemple frappant de la gravité de la situation provoquée par le nouveau coronavirus.

La mise en discours de cette figure «moments cruciaux» montre que le rôle thématique du locuteur est de recourir à ce qualificatif dans le but de renforcer sa présence et de préparer les destinataires à payer le prix de la crise du coronavirus. Sur le plan discursif, le locuteur construit une politique incitative qui repose sur le sens apparent du sacrifice. Cette pratique discursive revêt une importance particulière dans la pensée politique de notre locuteur : elle devient un signe qui produit un sentiment d'appartenance à un groupe. « Le sacrifice […] est un dispositif langagier qui n'existe qu'au sein d'une pratique discursive qui transforme en signes les objets du monde. »[7] Dans notre cas, l'objet du sacrifice sera un signe envoyé par le locuteur vers le destinataire. Si le sacrifice s'impose comme une nécessité pour le bien de la communauté suédoise, la disparition d'un être cher sera pour chaque destinataire concerné un choc violent.

Quant au discours du premier ministre néerlandais Mark Rutte, il s'ouvre sur un acte de langage intentionnellement marqué :

« Il n'y a pas de message facile pour vous ce soir […] La réalité est qu'une grande partie de la population néerlandaise sera infectée par le coronavirus. C'est ce que les experts nous disent. »[8]

Une lecture discursive de cet acte préparatoire révèle une dimension émotionnelle négative portant sur la figure de la négation « il n'y a pas de message facile », ce qui introduit d'entrée que les choses pourraient s'annoncer plus difficiles et compliquées que prévu. Dans la mise en discours de cette déclaration, remarquons que «la réalisation d'un acte préparatoire entretenant une relation de consistance avec un message persuasif subséquent facilite le changement d'attitude et le changement comportemental dans le sens de l'argumentation développée dans ce message.» (Girandola et Joule Robert, 2012)

Le locuteur, par l'emploi de la négation, fournit un message persuasif qui marque un débrayage thématique et qui a pour fonction de faire naître un sentiment de peur. À ce propos, nous constatons que le message est un ensemble d'événements linguistiques soumis à des «circonstances particulières de leur émission» (Pergnier, 1978). Pour faire passer son message, il fait appel à un acte locutoire de type argumentatif visant à ouvrir l'esprit du destinataire à l'expertise scientifique : « c'est ce que les experts nous disent. » Le recours aux « experts » reflète une certaine conviction, chez le locuteur, selon laquelle les recommandations émises par ces experts doivent être respectées.

Cette lecture qui achève le parcours figuratif de notre locuteur constitue un grand moment dans la mise en scène de ses enjeux scientifiques face au COVID-19. À mesure que la période de cette crise se prolonge et puisque rien n'indique qu'elle se terminera rapidement, le locuteur informe les destinataires « qu'une grande partie de la population néerlandaise sera infectée par le coronavirus. » Dans l'espace de ce parcours figuratif, nous assistons à un discours qui prépare la population néerlandaise à l'avenir tragique auquel elle doit s'attendre.

Notes

1 «Le concept de peur est un concept « typiquement flou » (Morin, 1993). Située entre l'angoisse, la crainte et l'effroi au plan individuel, et entre la panique et l'épouvante au niveau collectif, la peur est un ingrédient commun à beaucoup de phénomènes au sein desquels elle varie dans ses manifestations, causes et conséquences. » Jodelet Denise, « Dynamiques sociales et formes de la peur », Nouvelle revue de psychosociologie, 2011/2 (n° 12), p. 239-256. DOI: 10.3917/nrp.012.0239. URL: https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2011-2-page-239.htm

2 Au Royaume-Uni, la tentation de l'inéluctable, disponible sur https://www.monde-diplomatique.fr/2020/04/BOURGERON/61622, (consulté le 12 mars 2020).

3 Disponible sur https://citations.ouest-france.fr/citation-stendhal/puisque-mort-inevitable-oublions-20521.html, (consulté le 11 décembre 2020).

4 Disponible sur La mort du présent n'est rien; c'est la perte de l'avenir en soi qui est déchirant. URL: https://citations.ouest-france.fr/citation-gabrielle-roy/mort-present-rien-perte-avenir-18751.html, (consulté le 12 décembre 2020).

5 La Déclaration universelle des droits de l'homme, «Le 10 décembre 1948, les 58 États Membres qui constituaient alors l'Assemblée générale ont adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme à Paris au Palais de Chaillot (résolution 217 A (III)). Pour commémorer son adoption, la Journée des droits de l'homme est célébrée chaque année le 10 décembre.» disponible sur https://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/, (consulté le 15 février 2021).

6 Retour sur l´allocution du premier ministre suédois, Stefan Löfven, disponible sur https://lepetitjournal.com/stockholm/retour-sur-lallocution-du-premier-ministre-suedois-stefan-lofven-276663, (consulté le 23 mars 2020).

7 Pierre Jacques, Persistance et métamorphose du sacrifice, Sémiotique et Bible,Mars 2012, n°145, disponible sur https://www.ucly.fr/la-recherche/publications/semiotique-et-bible/semiotique-et-bible-145/, (consulté le 25 mars 2020).

8 Coronavirus. Le Premier ministre des Pays-Bas privilégie « l'immunité collective » au confinement, disponible sur https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-le-premier-ministre-des-pays-bas-privilegie-l-immunite-collective-au-confinement-6782832, (consulté le 16 mars 2020).




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